mercredi 23 novembre 2016

Un monde s'effondre, tout devient possible : 2016, une année charnière



« Après le Brexit et cette élection, tout est désormais possible. Un monde s'effondre devant nos yeux. Un vertige ». Ainsi s'est exprimé Gérard Araud, ambassadeur de France aux États-Unis, sur son compte Twitter : un gazouilli consécutif à la victoire de Donald Trump lors des élections américaines qui suscita de très nombreuses réactions des deux côtés de l'Atlantique. Pourtant ce message à chaud, supprimé quelques heures après, ne manquait guère de justesse dans le propos.

Comment ne pas abonder en son sens au regard de ce que fut cette année 2016 et des nombreuses surprises électorales qu'elle revêtit? Sans s'étendre sur les évènements annexes, ayant eu des répercussions directes ou indirectes sur la décision des électeurs, il est perceptible qu'un mouvement de fond est en cours depuis plusieurs années avec des accalmies et des reprises soudaines. L'année 2016 est exceptionnelle à ce titre dans le sens où elle défia tous les pronostics, et pour tout dire, ébranla toute une mécanique savamment huilée par des décennies d'usage. La démocratie, et son corollaire le système de votation, prouva qu'elle pouvait devenir une arme en les mains d'une frange conséquente de la population ulcérée d'être sempiternellement moquée, méprisée et sermonnée par la classe politique comme médiatique.

2015 portait déjà les prémices d'une telle évolution accélérée.
  • Syriza, le parti de gauche radicale grecque, emportait en janvier de cette année les élections législatives et plaçait le jeune Tsipras au rang de premier ministre. Ce qui augura quelques échanges houleux avec les instances européennes avant le ralliement forcé de Tsipras à la doxa de l'Union Européenne alimentée par l'inflexibilité de la chancelière allemande sur les règles budgétaires.
  • Boris Nemtsov était assassiné dans les rues de Moscou, laissant l'opposition orpheline de son meilleur représentant dont la principale qualité provenait de son expérience récente et durable au sommet du pouvoir.
  • En Finlande, le parti des Vrais Finlandais prouvait après 2011 que sa place de trublion politique n'était pas surfaite en faisant quasiment jeu égal avec le Parti de la Coalition Nationale. Cette formation populiste empruntant des mesures fortes à la fois aux programmes de gauche comme de droite. Le succès de 2015 lui permit, après tractations avec le nouvel exécutif, de placer son représentant au poste de Ministre des Affaires Étrangères.
  • Coup de théâtre en Pologne : alors que le président sortant Komorowski était donné gagnant par les médias, son successeur, un eurosceptique notoire, l'emporta largement au deuxième tour. Andrzej Duda devenait le nouvel homme fort du pays avec un programme donnant la primauté aux considérations nationales.
  • Mis en cause par tout un peuple en colère dans le cadre d'une vaste et juteuse affaire de corruption nationale, le président du Guatemala Otto Perez Molina, ainsi que sa vice-présidente, est contraint de démissionner après la levée de son immunité votée à l'unanimité par le parlement. Il fut placé en détention provisoire aussitôt après sa décision. C'est la première fois dans le pays qu'une tête de l'exécutif est privée de sa protection inhérente au statut par un vote des parlementaires. Profitant d'élections anticipées, Jimmy Morales, candidat anti-système, est élu avec près de 68% des voix.
  • Au Canada, l'arrivée après les élections d'octobre 2015 de Justin Trudeau au poste de premier ministre s'opéra sur la base d'un programme de refonte du système électoral, avec une plus grande transparence des processus gouvernementaux. Il accorda une attention singulière à la défense des classes moyennes, menacées par l'érosion de leur pouvoir d'achat et guettées par le déclassement.
  • Enfin, les élections générales de décembre en Espagne firent éclater la tranquille bipolarisation de la vie politique en faisant entrer en force Podemos. Fondé seulement un an auparavant, le mouvement issu d'une contestation populaire et intellectuelle est devenu dès sa première épreuve nationale troisième force politique. Il contribua à renforcer l'accointance entre les partis au pouvoir en les forçant à s'unir contre lui. Obligeant le conservateur Rajoy à rester premier ministre avec le soutien des députés de gauche.

L'année 2016 bien qu'elle ne soit pas encore achevée tend à confirmer cette tendance très lourde.
  • Dès janvier, la présidence de la république du Portugal voit Sampaio de Novoa, le recteur de l'université de Lisbonne, arracher 22,8% des voix face à ses concurrents dont le futur élu Rebelo de Sousa. Sa performance est d'autant plus remarquable qu'il n'était inscrit dans aucun parti et s'est présenté en tant qu'indépendant pour diffuser une voix discordante dans le discours politique national en prônant ouvertement son opposition à la politique anti-austérité imposée par la troïka.
  • En Slovaquie, le Parti National Slovaque et Notre Slovaquie, d'inspiration nationaliste, et celui plus hétéroclite de Les Gens ordinaires et personnalités indépendantes font vaciller les équilibres lors des élections législatives. Le vétéran Robert Fico réussit à l'emporter non sans accepter l'entrée du Parti National Slovaque dans son gouverment.
  • Le 6 avril 2016, un référendum a lieu aux Pays Bas sur l'accord d'association entre l'Ukraine et l'Union Européenne : celui-ci est rejetté à 61%. Mettant à mal une politique d'intégration rapide voulue par la Commission Européenne. Malgré le résultat, certaines dispositions sont malgré tout appliquées au grand dam des électeurs dupés par ce passage en force.
  • En avril, le premier tour de l'élection présidentielle autrichienne voit le candidat populiste Norbert Hofer être en tête sur un autre candidat atypique, Alexander Van der Bellen, représentant les écologistes. Les partis gouvernementaux sont laminés et n'arrivent qu'en quatrième et cinquième position. Le second tour voit la victoire du candidat écologiste bénéficiant du report des voix des partis gouvernementaux. Toutefois, le scrutin est entâché d'irrégularités ce qui provoque son annulation par la Cour Constitutionnelle puis son report au 4 décembre 2016.
  • En mai c'est l'arrivée au pouvoir de Rodrigo Duterte qui provoque un bouleversement dans le pays et au-delà. Truculent, l'individu n'hésite pas à prononcer quelques envolées sentencieuses (comme la volonté de remettre en cause les accords d'association et coopération entre les Philippines et les États-Unis ou son souhait d'établir un rapprochement sino-russo-philippin), il propose en revanche une voie pragmatique pour apaiser les tensions avec les mouvements de rébellion sur le sol national : un changement radical avec la politique prônée par les derniers présidents. Pour lutter contre le trafic de drogue, il autorise ses forces de l'ordre et encourage les citoyens à juguler le problème par la force.
  • Dilma Rousseff, présidente élue du Brésil, est suspendue en mai avant d'être destituée en août pour corruption (scandale Petrobras) sur fond de mesures impopulaires touchant les classes populaires du pays sans pour autant rassurer les créanciers internationaux. Cette décision accueillie favorablement par une majorité de la population visait à rétablir le calme parmi des habitants ulcérés d'accueillir les Jeux Olympiques à Rio alors que le pouvoir leur imposait en parallèle une politique de rigueur. Dans un ultime espoir de sauver sa situation, l'ancienne présidente offrit une gouvernance de coalition à tous les partis mais ces derniers trop inquiets de débordements en cas d'acceptation lui opposèrent une fin de non-recevoir.
  • Coup de tonnerre en juin 2016 : malgré le battage médiatique massif et des sondages donnant le Bremain vainqueur, c'est le Brexit qui l'emporte au Royaume-Uni. Le résultat du référendum, 51,89% pour le Brexit, plonge les institutions européennes, les chancelleries étrangères et les milieux du journalisme et de la politique dans la tourmente, trop confiants quant à l'issue de la consultation. Le rôle de Nigel Farage et de son mouvement UKIP fortement opposés à l'omnipotence de la Commission de Bruxelles furent en ce sens primordiaux. Saisie par des opposants contestant le résultat du référendum, la Haute Cour a averti que l'application de l'article 50 du Traité de l'Union Européenne devait passer par l'aval des parlements et non décidé unilatéralement par le gouvernement : ce qui donnerait la possibilité de bloquer tout Brexit par voie parlementaire. La Cour Suprême doit se prononcer en décembre sur la validité de cette décision, cruciale pour l'avenir du pays car la nouvelle premier ministre Mathilda May entend activer la disposition en question en mars 2017.
  • En juillet une tentative de coup d'État a lieu en Turquie, visant à renverser le président Recep Tayyip Erdogan. Après plusieurs jours d'incertitude, le pouvoir turc se ressaisit et reprend la situation en main suivie de purges dans toutes les sphères d'activité. Les relations avec les États-Unis (accueillant l'opposant politique Fethullah Gülen) ainsi que l'Union Européenne (sourcilleuse sur les droits de l'Homme) se refroidissent nettement, alors que celles avec la Russie se réchauffent abruptement en raison de l'avertissement puis du soutien des autorités russes.
  • Si les élections législatives de septembre en Russie paraissent sans intérêt de prime abord (victoire très large du parti présidentiel), en réalité en coulisses s'opère un remodelage de l'ancienne garde poussée vers la sortie par une nouvelle génération dite libérale-patriote. Preuve de ces remous, le fidèle compagnon de route Sergueï Ivanov, chef de la sécurité présidentielle - un poste éminemment stratégique - est ainsi remercié sans ménagement. De même que le ministre de l'économie Alexeï Oulioukaïev, alors en poste, soupçonné de corruption est suspendu de ses fonctions.
  • En novembre, deux nouvelles mauvaises élections pour l'Union Européenne : Igor Dodon et Ramen Radev, respectivement vainqueurs des élections présidentielles en Moldavie et Bulgarie affichent leur sympathie pro-russes au grand effroi de Bruxelles.
  • Plus bouleversant encore, l'élection surprise de Donald Trump à la magistrature suprême des États-Unis. Moqué durant les primaires et donné perdant sans contestation quelques heures avant les résultats, le magnat de l'immobilier a défié tout l'establishment et a remporté son pari avec son slogan Make America Great Again. Sa victoire est un véritable séisme dans le monde. Les responsables européens sont totalement ahuris et ne brillent guère par leur réactivité, l'exemple du service présidentiel français qui n'avait prévu de message de félicitations qu'à son adversaire Hillary Clinton en dit long sur le manque de pragmatisme et l'aveuglement qui règnent dans les cours européennes.

L'année 2016 tire à sa fin, elle se pose déjà, et ce sans contestation, comme une année charnière. Si cette année s'inscrit dans une continuité, elle a brisé plusieurs digues et confirme clairement que le grondement très sourd entendu depuis des années prend désormais forme dans les urnes. Si nombre de déçus de la politique professionnelle tendent à se réfugier dans l'abstention, des sursauts ont lieu dont bénéficient clairement les partis populistes. Le vote n'est plus un choix, il est devenu une arme de la part d'électeurs qui n'ont pas été écoutés au fil des mandats.

La déliquescence de la démocratie représentative n'en finit pas de faire tâche d'huile, où la fonctionnarisation des mandats politiques a perverti le principe d'origine. Le populisme est polymorphe car il arrive à progresser à travers deux voies : la première est la constitution d'un parti sans base historique (Podemos, Movimento 5 Stelle, Alternative Für Deutschland) dont les succès ne sont plus épiphénoméniques mais persistants ; la seconde est la prise de pouvoir au sein d'un parti gouvernemental, ce qui offre l'assurance à la fois de la logistique et des fonds nécessaires pour une campagne électorale (Donald Trump avec le Parti Républicain en est un parfait exemple et la résistance inattendue de Bernie Sanders pour le Parti Démocrate en est une autre).

Le hiatus est d'autant plus criant que les médias, souvent citadins et centralisés dans la capitale, optent pour un déni de réalité de ce qui se déroule dans la périphérie. Là où ceux-ci devraient informer, leur rôle premier au passage, ils invectivent, ridiculisent, interdisent ou aux mieux minimisent tout ce qui leur échappe ou les offusque. Avec l'enrobage d'une couche conséquente de ce que le philosophe Friedrich Niezsche nommait la moraline conduisant même certains journalistes à s'enfermer dans l'auto-censure. Le terme même de décryptage souvent employé par le service politique des rédactions est insidieux : il revient à considérer le public comme frappé d'insuffisance intellectuelle, d'où le recours à des spécialistes ânonnant une doxa très rance et en décalage avec le ressenti de la population. Cette défiance entre les électeurs et le milieu du journalisme est dramatique car elle renvoie à un rejet similaire des politiciens. Il est vrai que la collusion de pensée et/ou sexuelle des deux milieux tend à conforter ceux qui visent à leur excrétion de la société.

L'ire populaire est contenue par ces mêmes populistes qui canalisent ce mécontentement. Le rôle joué par ces dirigeants, quoiqu'il puisse avoir été dit à leur sujet, est d'éviter de substantiels débordements. S'est-on déjà interrogé sur le risque qui pourrait découler d'une interdiction de l'accession à ces soupapes électorales dans un contexte de polycrise? Il est évident : des révoltes populaires plus ou moins conséquentes surviendraient à coup sûr. Le populisme n'est qu'un symptôme, même majeur, d'un dysfonctionnement latent : tant que les causes de celui-ci n'auront pas été résolus, le populisme subsistera et les petits ruisseaux du mécontentement continueront de gonfler les rivières de la colère.

La vague de populisme actuelle pourrait connaître des répliques, et tel Cronos dévorant ses enfants, est susceptible d'engloutir les actuels bénéficiaires de ce mouvement pour être remplacés par des individus plus en verve, plus affûtés et plus professionnels.  

Sur un plan géopolitique, un infléchissement très sensible est en train de se faire jour. L'Union Européenne co-dirigée de facto par la chancelière Angela Merkel (qui en octobre 2015 s'était permise à Istanbul de décider pour tous les autres États-membres quant à un accord de politique migratoire) n'emporte plus l'adhésion populaire. Ce désamour né depuis les années 2000 par les dénis successifs de démocratie s'est confirmé puis accentué lors de la décennie suivante, confirmé par l'émergence de dirigeants ouvertement opposés aux orientations de Bruxelles et des autorités allemandes. Si le coupable idéal se trouve être la Russie quant à l'avènement de ces trublions, la vérité est autrement plus nuancée : l'autoritarisme de Berlin et des instances européennes ont été les meilleurs adjuvants des adversaires de cette Europe à qui l'on reproche souvent d'appauvrir et de déconstruire civilisationnellement son propre espace avec des méthodes qui ne sont en rien démocratiques.

Cet affaiblissement des organes supranationaux s'est aussi retrouvé dans les désistements successifs au sein de la Cour Pénale Internationale. La Cour Européenne des Droits de l'Homme n'est pas épargnée non plus : l'ancien premier ministre David Cameron avait un temps envisagé le retrait du Royaume-Uni pour protester contre l'ouverture de certains dossiers litigieux susceptibles de rogner sur la souveraineté du pays. En décembre 2015, la Russie s'était prémunie de toute ingérence en légiférant sur la nécessité que toute décision émanant de cette Cour devait être conforme à la constitution russe pour être suivie d'effet.

Dernière observation, plutôt une confirmation ce faisant, la vigoureuse mobilisation des régions périphériques lors des élections dans les pays occidentaux : ces territoires abandonnés de la mondialisation n'entendent plus souffrir en silence, et s'invitent dans le processus politique. Cette population, dont une partie a quitté elle-même les villes d'importance,  est celle qui ne veut pas subir les décisions et les politiques en cours depuis près de trente ans, celles-là même qui causent de trop grandes incertitudes sur les plans de l'économie, du social et de la civilisation. Le hiatus électoral entre les grandes villes et le reste du territoire apparaît comme une fracture difficilement réconciliable à terme. Autre élément symptomatique d'une évolution en cours, certaines zones jouxtant le centre historique de ces grands espaces urbains tendent à attirer de plus en plus entreprises, employés et déçus de la politique urbaine. Les centres-villes deviennent budgétairement prohibitifs y compris pour des cadres en couple et de moins en moins rentables pour y installer bureaux ou commerces. C'est toute une dynamique que certaines villes sont en train de perdre. Ce que l'on nomme les zones périphériques sont quant à elles en train de prendre leur revanche.

2017 est en ligne de mire, et rien ne donne à penser que le mouvement en soit stoppé.

vendredi 11 novembre 2016

Donald Trump, un futur président américain populiste pragmatique?



Il y aurait volontiers à gloser sur la victoire du candidat républicain lors des dernières élections aux États-Unis. Nombre d'experts et de rédactions journalistiques ne se sont pas privés de le faire, avec même pour certains une sincère contrition pour avoir été si péremptoires durant toute cette campagne sans avoir jamais perçu la force et l'intensité de la vague populiste. L'aveuglement et le mépris antérieurs au dénouement par les urnes et l'hystérie postérieure à celui-ci ne manqueront pas de conforter l'existence d'une réelle déchirure entre le monde rêvé par certains et la réalité vécue par tous les autres. Tous les anathèmes ne suffiront à tordre la réalité : le populisme est une réaction à un ordre du monde qui ne fonctionne plus et qui n'emporte plus l'adhésion des masses. C'est un phénomène historique cyclique. Je renvoie mes lecteurs à l'écriture d'un billet circonstancié d'avril 2016 : 
En outre, Bernie Sanders, le populiste démocrate, s'est fendu récemment d'un message où tout en rappelant ses différences de position avec le futur président des États-Unis, il n'en partageait pas moins certaines préoccupations similaires et un même rejet de l'establishment.

Il est essentiel d'écouter à nouveau le discours de victoire de Donald Trump car c'est celui d'une certaine Amérique, celle qui se dépasse et qui croit en son destin exceptionnel. Cette Amérique qui veut à nouveau rêver, et fédérer tous ceux qui ont soif de nouveaux défis.

Je ne puis à cet effet que vous renvoyer à mon analyse parue sur Diploweb en début d'année : Le concept Américain de nouvelle frontière : de la conquête de l'Ouest au cyberespace. Au regard du discours du prochain président américain, il n'y a rien à y retoucher.

La défense d'une Amérique réindustrialisée a joué un certain rôle auprès des électeurs de la Rust Belt. Moins d'interventions extérieures, plus de projets intérieurs : tel est en substance le programme du candidat républicain.

Enfin, et contrairement à ce que certains s'efforcent de faire accroire, Donald Trump n'a pas l'intention de se coucher devant Vladimir Poutine. Il entend défendre prioritairement les intérêts américains, et si ceux-ci sont tributaires d'une relation bilatérale apaisée avec les autorités russes, alors oui une nouvelle ère de coopération s'ouvrira après les tensions de ces derniers mois. Et les européens suivront bien évidemment cette nouvelle donne, malgré les mines déconfites de certains dirigeants. Contrairement à plusieurs analystes décrivant Trump comme un être inculte, il apparait tout au contraire très au fait des réalités du vieux continent et lié à celui-ci par de lointaines origines (germaniques) qu'il n'a pas manqué de rappeler. Cependant, comme le mentionnait le chef de l'État russe, la normalisation des liens russo-américains sera de longue haleine.

Rappelons en outre que Barack Obama restera en charge de l'administration du pays jusqu'en janvier 2017.

jeudi 3 novembre 2016

Snowden d'Oliver Stone

snowden
Le réalisateur américain Oliver Stone s'est fait une spécialité de produire/réaliser des métrages lorgnant distinctement vers l'approche documentaire, ce qui n'a jamais manqué de susciter d'âpres réactions d'experts et d'historiens sur les thèmes abordés (JFK, W., Alexandre, Wall Street, Platoon etc.). L'émergence d'une génération née au sein de la révolution informatique ne pouvait manquer de l'intéresser, à l'instar de David Fincher et son The Social Network portraiturant Mark Zuckerberg.

Son choix se porta sur le souffleur d'alerte (whistleblower) américain Edward Snowden qui ébranla les autorités et institutions de son pays d'origine en 2013.

En dépit de son thème, celui d'un espion de la National Security Agency qui est pris de stupeur puis de remords par les pratiques opérées par l'institution, Snowden ne s'adresse pas qu'à un public d'ingénieurs informaticiens ou d'experts en cybersécurité. Il vise le grand public : les propos techniques ne sont guère légion et l'avancée dans la trame est suffisamment explicite pour que le spectateur lambda ne s'en trouve pas plongé dans le brouillard. Même si, en dépit des 2 heures et 15 minutes de projection, il arrive que certains passages de la vie de l'analyste et programmeur soient passablement écourtés de manière limite.

Le film insiste sur le côté patriote du personnage et sa volonté de défendre une certaine image des États-Unis auprès du monde entier dans le souci d'imposer l'acceptation de la Pax Americana. Ensuite, les portraits tout au long du métrage ne sont en rien caricaturaux, c'est très appréciable et ça crédibilise le propos. Il démontre aussi que les fonctionnaires et autres contractuels des agences citées ne sont pas tous dupes et méprisent parfois leurs supérieurs pour leur absence totale de morale et leur absence de scrupule vis à vis de l'argent public. Cependant c'est le système de surveillance généralisé qui retient l'attention par sa portée territoriale et son efficacité, bien au-delà de ce que Snowden aurait pu penser en pénétrant dans le cercle très restreint des accrédités au sein de l'agence : un ogre jamais rassasié.

L'histoire on la connait, mais Oliver Stone réussit à la conter sans artifices. Il y a une certaine épuration des effets et du propos (normal, nous sommes dans un monde qui surveille, pas qui dévoile), et ça donne au métrage un arrière-goût métallique pour mieux en sentir la mécanique broyeuse.

À défaut d'un grand film d'action, c'est un film propre, presque identique à l'aseptisation des couloirs de ces agences, délivrant une ambiance pesante mais en même temps offrant une présence humaine où les opérateurs humains ne sont pas que des exécutants.

Ce biopic n'est pas un film d'action, mais un quasi-documentaire. Il est très bien réalisé, techniquement s'entend, avec quelques effets spéciaux de très honnête facture. Cependant il accuse un manque de vitalité sur la longueur. Certes, le personnage n'est pas un violent, c'est un idéaliste versé dans une activité de suivi et de programmation, malgré tout il aurait été possible de rendre le rôle de l'intéressé encore plus haletant. Hélas il semblerait que le réalisateur se soit interdit d'accélérer par trop le tempo. En outre, la romance prend une part trop importante dans le déroulé du scénario, et nuit aux passages où la tension monte en la stoppant par une césure trop nette avec les moments de vie de couple. C'est là la principale critique qu'il est possible d'adresser à Oliver Stone : à vouloir trop coller au personnage et à sa nonchalance, le film prend un tournant plus lisse là où il aurait dû augmenter le voltage dans la salle.

Le rôle principal est endossé par un Joseph Gordon-Levitt qui s'attache à revêtir le rôle d'un homme complexé, écrasé par un système mais soucieux de mettre fin à celui-ci, quitte à accepter la fin d'une vie bien rangée et bien payée. L'on appréciera les (trop rares) apparitions de Nicolas Cage, ingénieur talentueux blasé, et ceux un peu plus présentes de Rhys Ifans, magistral en mentor bienveillant.

Pour ceux que ça intéresse, ci-joint un entretien sur la radio russe Sputnik concernant l'éventuel pardon présidentiel pour l'ancien contractuel des grandes oreilles américain. Où j'explicite que ce qui m'intéresse chez ce garçon, c'est le côté de l'Amérique des pères de la Constitution qu'il porte en lui.


mercredi 19 octobre 2016

Du vieux continent au continent des esprits vieux


L'Europe, à défaut d'avoir été un petit cap unifié du continent asiatique, n'a pas manqué de marquer de son empreinte civilisationnelle l'ensemble du globe depuis son réveil au XIVème siècle (au sortir de la Grande Peste de 1347-1352). Pourtant, force est de constater qu'en ce début de XXIème siècle l'Europe est mal en point, faisant face à ce que le président de la Commission Européenne nomme un phénomène de polycrises. Émasculée, elle ne semble plus réagir face à la diversité des défis qui l'assaillent, à l'exception de ses marges que sont les îles Britanniques et l'Europe orientale.

L'un des points majeurs de cette déliquescence tient au vieillissement de la population, un phénomène majeur consécutif à l'épisode de croissance démographique ininterrompue pendant les décennies d'après-guerre.

Cette population âgée pèse désormais de plus en plus lourd sur de nombreux plans : celui du patrimoine ; celui du monde du travail ; celui du champ électoral ; celui de la culture. En certaines contrées, ces blocages ont abouti au phénomène désormais perceptible de descenseur social et de précarisation des nouvelles générations conduisant à un chômage de masse pour ces jeunes condamnés aux aides sociales ou à l'expatriation.

Contrairement aux anciennes générations où la passation du flambeau était une nécessité et un marquage symbolique prégnant, la génération actuelle n'entend céder en rien ce dont elle a hérité. Et encore moins préparer la relève.
« Avant moi le néant, après moi le déluge » pourrait être le moto de cette dernière, et dont l'individualisme est l'élément le plus déterminant. Cette mentalité en rupture avec les précédentes générations ne manque pas d'interroger sur le devenir d'une société et le risque de conflits intergénérationels (dont les plus violents sont justement lorsqu'une génération est en surnuméraire et décalée quant aux aspirations du temps présent).

Le principal souci n'est pas en réalité la vieillesse corporelle (les transhumanistes promettent monts et merveilles sur ce plan, dont l'objectif ultime serait de vaincre la mort), le grief principal se porte sur l'esprit qui décrépit, qui rancit et qui obstrue toutes les initiatives. La tempérance est une vertu (inter utrumque tene medio tutissimus ibis) mais elle ne saurait être confondue avec l'immobilisme par des velleités incapacitantes. Comme le précisait à juste titre l'économiste et sociologue italien Vilfredo Pareto, la circulation des élites est la donne majeure pour s'assurer d'une succession heureuse. Or, lorsqu'une élite vieillissante se refuse à passer la main, perdure au-delà du raisonnable et surtout, fige tout élan de la jeunesse en lieu et place de le canaliser à profit, la fracture ne peut être que béante au fil des années.

Le respect des ancêtres est une condition essentielle pour s'assurer d'un liant générationnel et civilisationnel au sein d'une société humaine. Or comment celui-ci pourrait-il avoir lieu si ceux qui poussent sont maintenus dans une état de servitude, de dénigrement, de dépossession et de mépris?. C'est là une situation, renforcée par la production à grande échelle médiatique et politique de moraline, qui ne peut être acceptable car elle pose de nombreuses dérives et déviances.

Ajoutons que la transmission de patrimoine, lorsqu'elle s'effectue par pleine volonté de son propriétaire, est ponctionnée par l'État dont on peut se demander quel est le soubassement philosophique de celui-ci si ce n'est la prédation ?
Notifions que si les classes supérieures sont les plus enclines à favoriser la prospérité de leurs progénitures, largement au-delà du seuil de confort nécessaire, elles brident dans le même temps l'accès à des individus qui n'ont pour seules qualités que leur talent et leur volonté de progresser. Cela n'est généralement pas suffisant en une telle société valétudinaire.

La liberté de penser et de s'exprimer, propre à faire évoluer les êtres, est passée d'un « Il est interdit d'interdire » à des règles de modération qui ne sont rien de moins que celles d'interdiction. Les sentinelles de la pensée conforme ne manquent guère, et ce en aucune manière pour justifier leur existence et leurs subventions, de prononcer l'hallali dès détection de tout écart présumé. Ce système auto-entretenu et fortement politisé, ne manque pas de participer au rabougrissement de la pensée, et au flétrissement des esprits.

Enfin et le plus important, lorsque la vieillesse ne sait plus produire et prodiguer de la sagesse elle engendre la peur, ou plutôt les peurs. Qu'un principe de précaution soit érigé en norme suprême au sein de l'Union Européenne en dit long sur la prévalence de cet état d'esprit qui confond dès lors risque et danger.

L'essor et les victoires à terme du populisme, phénomène traité précédemment sur cet espace, n'est pas le fondement mais la résultante d'une situation bloquée.

Les constats :

* La défiance vis à vis des évolutions technologiques, et leur castration par voies législative et judiciaire
* La judiciarisation de toute atteinte, la plus bénigne soit-elle, engorgeant les tribunaux
* La culpabilisation généralisée du passé et du présent
* L'emploi ad nauseam du vocable « jeune » pour désigner des individus abonnés aux actes de délinquance
* L'évolution d'une société socialement à deux vitesses dans le monde du travail : ceux qui disposent d'avantages dignes de l'Ancien Régime et les nouveaux entrants sans certitudes sur leur avenir et leurs droits sociaux
* L'empilement de mesures fiscales dont la mise en place et le fonctionnement très aléatoire pèsent lourdement sur le budget national comme indirectement sur celui des contribuables
* Les élus, d'une moyenne d'âge de plus en plus élevée, devenus des fonctionnaires de la vie politique dont l'habilité consiste à tourner les lois ou à les ignorer pour s'assurer cumuls et avantages exorbitants
* La liberté d'expression « tranchée » par des mesures limitatives successives grâce auxquelles le politique entend s'assurer d'une vérité officielle avec le renfort de sentinelles de la doxa
* Le confinement de la démocratie à des espaces d'expression très réduits, les élections, dont l'abstention grandissante érode désormais toute légitimité
* La crainte d'embaucher par les entreprises en amont du fait de la rigidité des contrats et en aval en raison des sanctions disproportionnées en cas de rupture de ceux-ci

Les remèdes : 

* Favoriser la création et l'innovation plutôt que sa taxation
* Procéder à un vaste chantier de la fiscalité pour s'assurer à la fois d'une visibilité à terme (sur le plan recettes comme sur le plan contributions) et d'une large acceptation par la population (qui loin de vilipender ceux qui s'exilent fiscalement en vient à les envier)
* Favoriser la transmission de patrimoine à la génération suivante et non sa confiscation par les autorités
* Supprimer autant que possible les corps intermédiaires qui parasitent l'information et la ralentissent en déployant les outils numériques qui créent un pont direct, bien que dématérialisé, entre les individus
* Réformer le système de formation afin qu'il bénéficie en priorité à ceux qui en ont besoin, à commencer par les jeunes afin de leur fournir une première expérience professionnelle reconnue ou à ceux qui souhaitent effectuer une reconversion
* Favoriser le transfert d'expérience au sein des administrations et des entreprises pour éviter que tout un patrimoine humain s'évapore par mauvaise gestion ou abandon (économie de la connaissance)
* Laisser plus d'autonomie de décision et d'imposition aux collectivités pour les activités dont la supervision et la réalisation sont plus judicieuses et effectives à leur niveau (principe de subsidiarité)
* Donner un réel pouvoir de sanction aux organismes de contrôle de la gestion du denier public
* Possibilité de déchoir en cours de mandat un élu par un vote de défiance citoyen
* Favoriser le dialogue direct dans les entreprises par consultation interne avec un quorum minimum pour validation des décisions stratégiques impactant le corps salarial
* Faire valoir l'intérêt général sur l'intérêt communautaire ; supprimer toute loi ou disposition légale visant à surprotéger une catégorie vis à vis d'une autre : la loi protège ou sanctionne les individus sur une base unique, la seule différence autorisée étant celle relative à l'atteinte portée au corps social en fonction du degré de responsabilité exercé par l'individu inculpé
* Libérer la liberté d'expression corsetée par plusieurs mesures scélérates sous couvert de protection de celle-ci et de pacification sociale
* Refonte du système électoral en limitant l'âge maximal du droit de vote de la même manière qu'il ne soit pas possible de voter avant une certaine limite, empêchant ainsi les anciennes générations de décider du futur des nouvelles ; abolition du système partisan qui empêche toute réforme pérenne et s'enferme dans un système de rente du mandat politique
* La consultation plus fréquente de la population (par voie référendaire)
* Favoriser la lettre en lieu et place du chiffre, la qualité plus que la quantité, lorsque cela est possible
* Abandon des quotas qui ne génèrent que complications et frustrations multiples
* Clarifier le rôle de l'école : la formation de futurs citoyens/sujets ou la préparation à un emploi ; privilégier les têtes bien faites plutôt que celles bien pleines
* Délivrer une filiation compréhensible du citoyen/sujet avec le passé de son territoire pour mieux en préparer l'avenir commun


mercredi 12 octobre 2016

Entretien sur Sputnik quant au devenir du souffleur d'alerte Edward Snowden



Chers visiteurs,

Je vous livre ci-joint le lien vers l'entretien audio réalisé pour le compte de la radio russe Sputnik qui m'a consulté, ainsi que l'historien Antoine Lefébure, sur le cas Snowden et ses chances d'être amnistié par le Président Obama. Une décision compliquée de par l'ampleur des révélations effectuées par l'ancien agent de la CIA puis de la NSA mais qui doit composer avec une certaine logique propre à l'Amérique. Car la réaction d'Edward Snowden, qu'on l'approuve ou qu'on la désapprouve, trouve sa substance dans l'esprit des premiers colons d'Amérique du Nord qui fuyaient la répression et la surveillance du pouvoir anglais. Cette persistance libertarienne est très ancrée dans une partie de la population.

Je vous laisse prendre connaissance du déroulé de l'entretien, cependant je tiens à insister sur mon propos qui est que c'est au peuple américain de se prononcer in fine sur la société dans laquelle ils entendent vivre ces prochaines années.

L'entretien version textuelle (raccourcie) : 
Télécharger l'entretien en MP3 : 

lundi 19 septembre 2016

L'Homme Nu(mérique) de Dugain et Labbé : réflexion sur l'émergence d'une nouvelle société à terme


Les représentants des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) comme ceux des autres géants numériques appelés NATU (Netflix, AirBnB, Twitter, Uber) sont désormais accueillis dans une majorité d'États comme des représentants officiels diplomatiques. Tant pour régler des différends fiscaux que pour inciter les dirigeants desdites sociétés à investir dans le pays. Songeons par exemple que si Apple avait été considéré comme un État en 2015, il serait devenu le 42ème pays le plus riche au monde de par ses revenus générés [1] [2].

Pour autant, ces entreprises ne sont pas que de simples entités produisant des concepts et/ou connectant les avatars d'individus, elles sont bien plus que cela. Les États étant corsetés par leurs dettes, désavoués par leurs administrés et alourdis par une administration incapable de se réformer, les géants du numérique tendent à se substituer à ceux-ci.

Fort de ce constat, l'ouvrage de Marc Dugain et de Christophe Labbé mérite une grande attention pour son panorama décapant de ce monde nouveau. En dépit de quelques imprécisions, sur des chiffres ou des lieux (le Flash-Crash de mai 2010 a eu lieu à la bourse de New-York et non celle de Londres par exemple ou encore les deux milliards de dollars de l'Oculus Rift appartenant à Facebook est une somme qui a servi non à son élaboration mais à son acquisition), la vraie plus-value de leur travail collaboratif c'est la réflexion de fond sur la révolution du numérique. Ce que les auteurs nomment nouvelle révolution industrielle sans croissance. Ce qui fait implicitement référence à l'avènement de l'industrie 4.0. Or cette industrie 4.0 va évacuer les derniers cols bleus des entreprises par une augmentation des robots intelligents et de leur auto-maintenance, mais va aussi dans le même temps, et inévitablement, amorcer l'élagage du côté des cols blancs avec l'introduction de capacités programmées pour se perfectionner d'elles-mêmes.

Encore épargnées jusqu'à aujourd'hui, les professions libérales vont très prochainement souffrir : la puissance et l'évolution algorithmique font grimper de façon substantielle la probabilité de rendre obsolètes certains métiers comme celui de conseiller juridique, de médecin généraliste ou de chauffeur de taxi. Pas tout de suite encore, non, mais demain oui. Le meilleur exemple peut être relevé dans la sphère des transactions financières : le trader à la criée (parket in trading) ou devant son écran ou encore au téléphone avec son broker c'est terminé.

Mais plus encore, c'est le rôle de l'homme en tant que citoyen et sa place dans la démocratie qui va être sérieusement chahutée. D'ailleurs l'objectif des GAFA et des NATU serait bel et bien une démocratie algorithmique où les prédictions remplaceraient les élections, la déliquescence du système démocratique actuel renforçant et légitimant leur vision. Surtout avec les abdications successives de politiques qui par faiblesse, incompréhension ou cupidité s'adossent à ce projet techniquement déjà réalisable. Pas tous bien évidemment, et c'est cela qui gêne encore les géants du numérique mais dans la masse de données qu'ils récoltent, il existe nombre d'informations à même de faire choir ces anthro-obstacles. 
Élément symptomatique : tant Tim Cook (Apple) qu'Éric Schmidt (Google) ont refusé d'entrer au gouvernement américain. Et d'autres moins connus ont de la même manière décliné l'offre pour se retrouver dans de confortables locaux avec de non moins confortables salaires. Le public n'attire plus et provoque même un certain urticaire aux tenants de la pensée libertarienne, très en vogue chez les pontes de la Silicon Valley [3].
Et les réflexions sur des nations-flottantes (seasteadings) ne sont pas anodines non plus, elles sont d'autant moins saugrenues qu'elles s'inscrivent dans une volonté féroce de se défaire de l'État-nation, de ses règlementations... et impositions!

Saluons le rappel fort à propos quant à l'origine grecque du monde occidental dont les pans sont abattus les uns après les autres (géographie, histoire, mortalité, identité) par les applications modernes présentes et futures avec l'appoint mortifère de certaines forces politiques qui par détestation de l'humain ou par pure clientélisme électoral en viennent à abraser des siècles de construction intellectuelle humaniste. Le chiffre remplaçant la lettre, le quantitatif effaçant le qualitatif.

La complicité des gouvernants n'est pas ailleurs pas éludée puisque l'orgie de mécanismes de surveillance, sans que ces derniers n'aident fondamentalement à éviter les drames, resserre inexorablement les mailles autour du citoyen. Le simple fait qu'il se déconnecte est passible de suspicion par les autorités. Seulement à ce petit jeu, les pouvoirs publics ne sont pas les plus forts et leur fatuité les empêche de comprendre qu'une autre toile se tisse au-dessus de la leur, avec un maillage plus imparable par des prédateurs encore plus voraces. Dans cette poursuite de surveillance, la liberté ne sera plus à terme qu'une option chèrement vendue aux seuls citoyens pouvant se permettre d'y échapper.
Le passage sur l'avènement d'algorithmes prédictifs au sein de l'appareil judiciaire renversant la présomption d'innocence au profit de la présomption de culpabilité est déjà en cours, et tant pour des raisons de coût que de rapidité du traitement de dossiers (songeons déjà à l'élargissement actuel des ordonnances pénales dont les droits de l'administré sont réduits à peau de chagrin), ceux-ci vont inéluctablement bouleverser notre politique pénale.

Sans que cela ne soit particulièrement inattendu, les enfants des cadres supérieurs oeuvrant dans la Silicon Valley sont éduqués dans une école spéciale où leur culture est principalement classique et la connection à des écrans l'exception. Ce simple fait mérite à lui seul une réflexion attentive par le lecteur.

Très dense malgré moins de deux cents pages, l'ouvrage est d'autant plus pertinent qu'il s'appuie sur des citations et des éléments tangibles. Ce n'est pas de la futurologie, juste une projection à moyen terme. Et il est utile que les citoyens sachent de quoi leur avenir sera fait.

[2] En 2015 le PIB des États-Unis était estimé à 18 000 milliards de dollars, la France à 2 400, l'Espagne à 1 200, le Nigéria à 492 et le Chili à 240. Apple avec ses 231 milliards de dollars passerait devant la Finlande, le Portugal ou encore le Qatar.
[3] Un contre-exemple peut cependant être formulé avec la présence dans l'équipe de campagne d'Hillary Clinton de Stephanie Hannon, qui a officié au sein d'Even Brite, Facebook et Google. Cependant l'on peut subodorer que la présence au plus haut sommet dans une campagne électorale d'une vétéran de ce milieu serait pour les géants du numérique l'opportunité de s'assurer d'un potentiel futur chef d'État acquis à leurs objectifs.

mardi 30 août 2016

Rouler à l'hydrogène : Pininfarina et GT Speed ouvrent les valves



Chers visiteurs,

Dans mon ouvrage Automobiles 3.0, j'évoquais l'émergence de solutions plus écologiques pour les futurs déplacements. L'électromobile tenait une part conséquente dans mon panorama mais l'hydrogène, au travers la pile à combustible, n'était pas éludé pour autant. Principalement au travers de la première automobile de série fonctionnant sur ce principe : la Toyota Mirai [1] (de nombreux concepts furent ébauchés, sans lendemain industriel).

Comme souvent, l'évolution est descendante : les technologies les plus abouties sont intégrées dans les véhicules haut de gamme, voire de luxe, avant de se diffuser au fil des années vers les gammes inférieures.

C'est fort de ce constat qu'il est passionnant d'observer l'initiative du designer italien Pininfarina [2] avec l'appoint de l'expertise technique des helvètes de chez Green GT (dont on se souvient en France de leur Citroën Survolt) : après une présentation au salon de Genève 2016, le concept reçu un accueil jugé suffisamment probant pour entrevoir le lancement d'une production en petite série.

Les caractéristiques techniques sont à même de favoriser la curiosité, à défaut de l'engouement, des amateurs de belles mécaniques :
  • vitesse de pointe à 300 km/h
  • 0-100 km/h en 3,4 secondes
  • 1420 kilogrammes (plus seulement 6,1 kilos avec combustible embarqué)
  • stockage d'hydrogène par pression de 700 bars
  • 500 chevaux-vapeur, soit 370 kilowatts de puissance

Il est trop tôt pour prédire que la Pininfarina H2 Speed bouleversera les mentalités et les habitudes de consommation, cependant l'essai de style qui pourrait devenir une réalité tangible, même pour un faible nombre d'unités, est à saluer.



[1] L'émission Turbo a livré son appréciation du modèle :
[2] Entreprise fondée par Gian Battista Pinin Farina, perpétuée et étendue par son fils Sergio Farina (1926-2012) était un carrossier italien très lié au constructeur Ferrari, non sans travailler sur quelques marques tierces telles Bentley (Azure) ou Peugeot (406 Coupé). L'entreprise fut rachetée à la mort de l'intéressé par le conglomérat indien Mahindra.

Le site officiel de Pininfarina :

vendredi 19 août 2016

Préparer l’avenir, affermir le présent : les choix de Vladimir Poutine

10 août 2016 : Vladimir Poutine annonce que les services de renseignement russes ont déjoué plusieurs attentats ukrainiens, diligentés par les autorités de Kiev, en passe d'oeuvrer sur le sol de Crimée. L'annonce est d'autant plus inhabituelle que d'ordinaire ce type d'accusation est l'apanage du gouvernement ukrainien. Le ton solennel du président russe suivi de mouvements de troupes aux frontières ukrainiennes ont relancé une situation de crise qui tendait à s'appaiser, même relativement, dans la région.

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12 août 2016 : Sergueï Ivanov, chef de la sécurité présidentielle et fidèle compagnon de Vladimir Poutine, est muté, à sa demande est-il bien précisé, aux questions d'environnement et de transports (sic). Il est remplacé par Anton Vaïno, ambitieux quadra et diplomate de métier, au même poste, et sur recommandation du partant est-il une nouvelle fois précisé.

Si le lien entre les deux évènements n'apparait pas clairement, il ne saurait pour autant être éludé si l'on considère l'imbrication du contexte interne et externe propre au pays.


Ainsi sur le plan interne, Poutine joue sur les deux camps : les libéraux contre les siloviki (les membres des structures de force). Le « déplacement » public de Sergueï Ivanov a été un signal fort : c'était un homme issu du même milieu que le président de la Fédération, un dur parmi les durs. Il pourrait signifier (conditionnel de rigueur mais des indices le laisse penser) qu'un remplacement est en cours : Vladimir Poutine sait que son âge va devenir de plus en plus un handicap (actuellement soixante-trois ans) et il entend laisser le pays entre de bonnes mains pour son avenir. Dmitri Medvedev aurait pu être cet homme là, mais dans l'action (la crise militaire avec la Géorgie en 2008) l'ancien agent du KGB comprit qu'il était friable car hésitant d'où sa mise sous tutelle pendant la durée du mandat de ce dernier au poste présidentiel avant la reprise en main de 2012 ponctuée par la nouvelle élection à la présidence de Vladimir Poutine. Cependant, il est apparu très rapidement nécessaire de prévoir une relance économique et des signaux à la population doivent être envoyés, et ceci afin de préparer les élections présidentielles de 2018. La disparition de la figure d'opposition libérale Boris Nemtsov le 27 février 2015 a renforcé auprès d'une frange du public l'image d'un pouvoir gouverné par les conservateurs. C'est cette image que Vladimir Poutine souhaiterait infléchir avec une jeune garde libérale-patriote. En bon stratège politique et soucieux de la santé économique du pays, il semble désormais favorable à laisser les jeunes pousses de ce courant s'étendre jusqu'à certaines places d'importance : un test grandeur nature serait en phase d'être initié sur le plan national, non sans arrière-pensée sur le plan international en offrant une meilleure vision de la Russie par la survenance d'une génération jeune, ambitieuse, ouverte mais éloignée du libéralisme pro-occidental de l'opposition.

Sur le plan externe : le regain de crise avec l'Ukraine intervient après que les européens eurent signifié le 1er juillet dernier que les sanctions seraient encore maintenues pour six nouveaux mois. Poutine a acté que pour l'heure il n'y avait rien à gagner à être conciliant avec les européens, qu'il restait cependant incontournable comme solution sur ce théâtre stratégique (de la même manière qu'en Syrie) et enfin il jauge, non sans justesse, que les américains alors en pleine campagne électorale ne bougeront pas tant que la gravité d'actes géopolitiques ne menace pas directement leurs intérêts immédiats. De fait, pousser ses pions en Crimée aurait une quadruple signification pour le maître du Kremlin : 1) rassurer les criméens que la Russie est là pour les protéger avec des mouvements visibles de troupes sur le territoire 2) obliger les ukrainiens à une course aux armements qu'ils ne peuvent pas assumer en raison de leur situation économique catastrophique 3) faire comprendre aux occidentaux, européens en premier, qu'il n'y aura pas de retour en arrière et qu'ils feraient mieux de prendre pour acquis la Crimée à la Russie et que s'il le souhaitait, serait en mesure de faire encore plus mal dans le Donbass contrairement aux affirmations des pro-sanctions 4) diviser les forces ukrainiennes entre le front oriental et son pendant méridional pour mieux les affaiblir en les obligeant à une tension et un renforcement soutenus.

Les deux éléments seraient manifestement liés. Redonner un bol d'air économique à l'intérieur ainsi que s'assurer le soutien d'une jeune garde, gonfler les muscles et essouffler l'Ukraine et ses alliés économiquement à l'extérieur (le Fonds Monétaire International comme la Banque Mondiale sont très rétifs à toute nouvelle aide d'autant que la monnaie locale a dévissé lourdement, 49% en 2014 puis 25% en 2015, ce qui mécaniquement n'arrange pas le remboursement des dettes). Dans un scénario idéal pour le Kremlin : un courant libéral-patriote au pouvoir en Russie après les élections de septembre 2016, lequel pourrait bénéficier d'un allègement, même partiel, des sanctions économiques d'ici quelques mois (l'Italie, la France et l'Allemagne étant sensibles à cette solution tandis que la Pologne se défie de plus en plus des dirigeants ukrainiens qu'elle a pourtant supporté sans réserve depuis les évènements de 2014) tout en faisant acter un conflit gelé dans le Donbass et une main-mise territoriale sans contestation internationale en Crimée. La venue le 9 août du président turc Recep Erdogan à Saint-Pétersbourg, initiant un début pragmatique de réconciliation depuis l'affaire de l'avion abattu en novembre 2015, a aussi privé les occidentaux et l'Ukraine d'un allié régional pour peser sur les actions de la Fédération de Russie dans le secteur de la mer Noire.

Vladimir Poutine connait toute l'importance du temps long, et table sur la durée pour asseoir les résultats de ses actes : pour ce fait, il n'entend pas dissocier les affaires internes des affaires externes quant à leur importance.